En l’espace de cent cinquante ans, Hong Kong est passée par trois statuts politiques différents. Village de l’empire
de Chine, puis colonie britannique, elle est aujourd’hui une Région Administrative Spéciale de la République Populaire de Chine. Ces aléas historiques ont façonné une cité à nulle autre pareille.
C’est là qu’à mon sens réside son véritable intérêt, et c’est ainsi qu’elle a gagné mon affection. Il sera malheureusement difficile pour le touriste de passage de voir au-delà des gratte-ciel se
dressant le long de la baie, de déceler les nuances de l’âme du Port des Parfums. Mes quelques mois de vie hong-kongaise m’ont cependant permis d’en saisir une partie, et c’est de ce charme
insaisissable que je souhaite parler.
Le développement d’Hong Kong s’est effectué pendant l’ère britannique. De petit village de pêcheurs, l’île est devenue
un centre de commerce cosmopolite et dynamique. C’est durant cette période que l’identité de la ville s’est forgée. Les Anglais ont apporté une stabilité politique qui faisait alors défaut au
continent, ravagé par les guerres puis par les folies de Mao. Mais la population, majoritairement composée de migrants du continent, restait chinoise.
Peut-être les choses seraient-elles différentes aujourd’hui si le Royaume Uni avait traité les Hong Kongais comme des
sujets normaux. Ils vivaient et travaillaient librement, jouissaient de la liberté d’expression, mais n’élisaient pas leur gouverneur. Ils se sont initiés à la culture démocratique occidentale,
mais n’ont pas pu l’appliquer. Bref, ils n’étaient pas britanniques.
De nos jours, Hong Kong est retournée à la Chine, mais elle n’a toujours pas le même statut que le reste du pays
auquel elle appartient. Et, pas plus qu’à l’époque coloniale, elle ne peut s’identifier à la « métropole ». Au fil des décennies, le fossé s’est élargi entre l’île et le continent. La
Chine sort péniblement du brouillard intellectuel entretenu par le Parti, et les Hong Kongais ont du mal à se reconnaître dans ce peuple dont l’éveil politique ne fait que commencer. Et puis ils
crachent partout, et ne savent pas laisser les gens sortir du métro avant d’y rentrer.
C’est en effet l’épineuse question à laquelle doit répondre de nos jours la sinophilie : qu’est-ce c’est qu’être
chinois ? D’un coté, la République Populaire clame haut et fort qu’elle est la seule représentante légitime du peuple chinois. Et elle administre effectivement l’immense majorité des
Chinois. Ses citoyens han (l’ethnie majoritaire de Chine), politiquement incultes, ne s’en plaignent pas, et font même de la surenchère quant à sa
légitimité - aidés en cela par l’omniprésence de la propagande.
Mais qu'en est-il des autres ? Je ne parlerai pas ici des minorités ethniques, Tibétains, Ouïgours, et tant
d’autres, toutes sensées s’identifier à la sacro-sainte République Populaire malgré le mépris dont celle-ci fait preuve envers leur culture. Je parle ici des Chinois han échappant en partie à
l’emprise idéologique du Parti. Les plus visibles d’entre eux sont les habitants de Taiwan, et d’Hong Kong (et sûrement de Macao, mais je manque d’information à ce sujet). Ces personnes sont
indéniablement chinoises, de par leur culture, leur langue et leur origine. Mais il leur est difficile d’assumer cette identité sans tomber sous la coupe du Parti. Le dilemme est moins urgent en
ce qui concerne Taiwan, puisque ses habitants disposent d’un Etat indépendant de facto. Mais ils devront sûrement répondre à cette question à plus ou
moins long terme, la pression de la RPC devenant de plus en plus forte.
Les habitants d’Hong Kong n’ont pas eu le luxe de la réflexion. Ils sont passés sans transition d’un régime à un
autre. Certes, cela ne change pas grand-chose à leur vie quotidienne. Mais alors que par le passé ils ne pouvaient pas se définir en tant que sujets de la Couronne, voilà qu’aujourd’hui ils ne
sentent pas non plus une âme de bon communiste. Ce qu’est « être Hong Kongais » est donc plus que jamais une question ouverte. Chinois ? Est-ce que pour être chinois il faut être
aussi fidèle au Parti comme ceux du continent ? Ou alors suffit-il d’aimer le porc sauté ?
Les Hong Kongais répondent à cette question chacun à leur manière. Pour ma part, j’ai observé deux réactions opposées.
Il y a d’abord ceux qui redécouvrent leurs racines chinoises. Certes ils n’aiment pas la dictature, mais bon, c’est la vie, et au final le quotidien n’a pas vraiment changé depuis la
rétrocession. Et il y a ceux qui rejettent tout en bloc, qui ont le regard tourné vers l’autre rive du Pacifique, et qui ne veulent surtout pas qu’on les considère comme des Chinois. Ce qui m’a
beaucoup étonné, c’est que la proportion de chaque catégorie n’est pas du tout la même selon les sexes. La plupart des hommes sont en effet ouverts à la Chine continentale et admettent leurs
racines chinoises, alors que la majorité des femmes rejettent viscéralement tout ce qui se passe de l’autre coté de la frontière. Mon seul embryon de théorie à ce sujet est que pour les femmes,
la Chine « c’est sale ». Donc on ne veut pas y vivre, ni avoir de quelconque rapport avec ses habitants. J’ai toutefois du mal à me convaincre de cette explication.
Cependant, à part une fraction infime de la population qui souhaite s’expatrier, les Hong Kongais vont diront tout
simplement qu’ils sont… Hong Kongais. La ville, ses tours et ses petits restaurants, ses montagnes et ses plages, ses ferries traversant paresseusement la baie… tout cela a fini par définir
quelque chose. Une nation ? Le terme est polémique. En tout cas Hong Kong est le seul endroit où ses habitants se sentent bien. Ceux qui y sont nés n’envisagent pas de vivre ailleurs. Ils ne
se sentent pas chez eux en Chine : les gens n’y ont pas la même éducation, et ils ne parlent pas cantonais. Et en dehors de la Chine, c’est l’expatriation.
Est-ce assez pour parler de nation hong-kongaise ? Les habitants du territoire ont leur propre passeport aux
couleurs de la ville, et dans toute l’Asie on fait la distinction entre les artistes « chinois » et « hong-kongais ». Ma prof de chinois, originaire du continent, m’avait dit
qu’à son arrivée à Hong Kong elle avait le mal du pays, et qu’elle retournait le week-end à Shenzhen. Tous les Chinois n’ont pas cette finesse, à tel point que certains se croient suffisamment à
la maison pour cracher - ce dont les Hong Kongais ont horreur.
Les Hong Kongais ne sont pour autant pas de farouches révolutionnaires, ni même des indépendantistes
refoulés. Les manifestations pro-démocratiques n’attirent plus autant de monde que lors des années qui ont suivi la rétrocession. Ils sont avant tout pragmatiques, et savent que l’indépendance
culturelle d’Hong Kong va de paire avec son succès économique. Bien plus que la démocratie ou la pollution, l’essentiel reste les affaires. Or l’avenir économique d’Hong Kong, c’est la Chine. Ceci, ainsi que la
progression de la reconnaissance des racines chinoises, ancrent fermement le territoire au reste du continent.
Le thème de l’identité n’est en vérité qu’une des questions auxquelles Hong Kong se doit de trouver une réponse. Le
taux de natalité est au plus bas, en grande partie à cause du rythme de travail de la population et de l’étroitesse des appartements. Shanghai monte
en puissance, et bien qu’on n’y trouve pas encore les mêmes compétences, on s’en rapproche. Avec des coûts inférieurs.
Bon an mal an, les Hong Kongais continuent à aimer leur caillou aride. C’est ce que j’ai préféré là-bas,
ces habitants touchants, avec leur rêve américain à eux. Pas une utopie, pas un nid de milliardaires, mais un petit territoire
attaché à sa spécificité, à la fois fragile et
dynamique.
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